Une vision de la musique.
L’émotion en musique naît-elle de la tristesse ?
Faut-il nécessairement cultiver la nostalgie, les regrets et les pleurs (Marin Marai dans Tous les matins du monde) pour créer ?
Comment se fait-il qu’un état joyeux soit si ennuyant ?
Il me semble qu’il y a chez certains artistes ce besoin de salir ce qui est trop pur, mais aussi d’éclairer ce qui est trop sombre. Bref de toujours entretenir un contraste, un équilibre précaire entre ce qui ne peux se marier.
Ainsi, un morceau trop joyeux ou à l’inverse triste du début à la fin semble si fade comparé à un morceau où l’alternance d’amertume et de douceur exacerbe le plaisir de l’auditeur.
Allons plus loin encore : j’affirme que l’intérêt d’un morceau réside, entre autres, dans l’art de ne pas contenter totalement l’auditeur. De le laisser sur sa faim, de lui faire éprouver un sentiment de contentement mêlé de frustration.
Qu’à la fin du morceau, l’auditeur se sente à la fois bien et mal, qu’il soit apaisé et anxieux, qu’il ait envie de recommencer l’expérience, tout en sachant qu’elle lui sera également douloureuse. Qu’il n’en sortira pas indemne.
Plaisir masochiste dira-t-on : le bien connu plaisir dans la douleur ?
Je ne crois pas…
Il me semble que c’est plutôt par le paradoxe, le mariage des contraires, bref par le bouleversement des repères habituels que tout est remis en question et que l’intérêt peut naître.
Or la remise en question des choses et du monde, et, par là, le développement d’un nouveau regard sur les choses n’est-elle pas typiquement la démarche artistique ?
Mais tout changement d’attitude implique la perte des anciens repères, la découverte d’un nouveau monde où le mot “vérité” n’a plus le même sens qu’avant.
Le prix à payer pour ce changement peut-être douloureux, car de l’inconnu naît la peur…
.. Mais aussi l’excitation.
Car quoi de plus excitant que d’éprouver quelque chose de nouveau ? Qui n’a jamais regretté de ne pas pouvoir revivre sa “première fois” (premier contact avec un instrument, premier baiser, etc) ?
L’artiste qui vit cette expérience, qui la ressent, cherche à l’exprimer dans son œuvre.
C’est pourquoi quand l’auditeur a eu la sensation d’avoir été emporté dans le ciel, d’avoir touché d’autres mondes et d’être finalement revenu sur terre, avec ce souvenir nostalgique d’un “au delà” mieux que le réel, quand l’auditeur, donc, a ce sentiment, à la fin de l’œuvre, d’avoir été touché au cœur, l’artiste peut estimer sa mission accomplie :
Avoir pu transmettre une partie de la douleur, du dépit et de la frustration qu’il ressent de savoir que cet “au delà” inexprimable existe et qu’on est condamné à rester dans ce monde réel, gris, froid et sans espoir.
Or communiquer sa douleur, souffrir avec, bref éprouver de la sympathie (au sens premier du terme) n’est-ce pas un moyen de survivre ? De se sentit un peu moins seul ?
C’est pour ça que le beau est acide et doux, qu’au milieu de la tempête on trouve un coin de ciel bleu, que l’amertume et le regret d’un passé imaginé côtoient les espérances les plus folles.
C’est pour tout balayer, tout bouleverser, pour provoquer l’excitation et la colère, et pour signifier que ce monde n’est qu’une mascarade et qu’il ne vaut rien quand on imagine qu’il peut y avoir tellement mieux ailleurs.
C’est ainsi que l’artiste a tant besoin de l’auditeur : pour scuter ensemble les étoiles…